Issu d’une dynastie d’entrepreneurs parsis, comme la riche famille Tata, Nadir Godrej est à la tête d’une entreprise qui produit du savon, des réfrigérateurs, de l’huile, des logiciels informatiques, de l’horlogerie… L’entreprise affirme «toucher la vie de millions d’Indiens chaque jour», et il est vrai qu’il est quasiment impossible de ne pas consommer un produit Godrej dans la journée en Inde.
L’homme d’affaire aime raconter l’histoire de son grand-oncle, Ardechir Godrej: «Il était proche de Mahatma Gandhi. Cet inventeur a fondé une entreprise en 1897 car il pensait que la lutte se déroulait aussi sur le plan économique: boycotter les produits britanniques n’était pas suffisant, il voulait mettre en route une production indienne de qualité, si ce n’est supérieure, au moins équivalente». Pirojsha Godrej, le grand-père de Nadir, prend la succession en 1920 et fait de Godrej un grand groupe. Nadir rejoint le business familial après avoir achevé ses études aux Etats-Unis. Cette éducation occidentale ne l’empêche pas de suivre les traditions familiales. Comme sa mère et sa grand-mère, il écrit des poèmes et il donne des discours publics en vers, avant de faire ses premières armes avec une affaire de nourriture pour bétail. «Depuis 30 ans, c’est toujours un défi» lance-t-il, réjoui.
Le commerce, un don chez les Parsis
Si l’on en croit le succès des familles Tata et Godrej, les Parsis sont doués pour le commerce. Ces Perses de culte zoroastrien ont fui vers l’Inde dans le courant du VIIIe siècle pour échapper à l’islamisation. Installés au Gujarat, ils ont migré massivement vers Bombay où la Compagnie anglaise des Indes orientales leur a offert de nombreux privilèges, notamment religieux et fiscaux, à la fin XVIIe siècle. «Les Parsis construisaient des bateaux. Ils sont devenus commerçants et vendaient de l’opium aux Chinois, la seule chose que ces derniers n’avaient pas!» s’amuse à raconter Nadir Godrej.
La culture indienne, séculaire, va fortement contribuer au modèle global
Les grandes familles parsies incarnent le dynamisme par excellence. Les Wadia ont réalisé les premiers navires indiens, les Tata les premiers avions. Bombay est redevable aux notables parsis et les Godrej n’ont pas manqué à cette tradition en créant des écoles, des logements ouvriers, une aile de l’hôpital de Breach Candy, un centre de recherches médicales, le Théâtre de Bombay, etc. Quant à Nadir Godrej, il dirige un «groupe citoyen», engagé dans le contrôle des naissances, la conservation du patrimoine et la protection de l’environnement. Il ne s’agit pas uniquement de marketing civique, «c’est également une façon de contribuer à la cohésion d’une mosaïque multiconfessionnelle et pluriethnique»,affirme-t-il.
Francophile et francophone
Nadir Godrej élève trois jeunes enfants, se consacre à la science, sa passion, et trouve le temps de s’investir dans des associations. Il préside ainsi l’Association technique indo-française (IFTA), qui vise à développer la coopération entre les professionnels des deux pays dans les domaines scientifiques et technologiques. Francophile et francophone, Nadir Godrej a succédé à son oncle à la tête de l’Alliance française. Il aime Gainsbourg, Brassens et Brel. Son apprentissage du français remonte à l’école en Inde, se poursuit au MIT à Boston pour finalement se confronter à la pratique dans le sud de la France?: «A Saint-Tropez je me suis mis à parler français avec les gens sur la plage. C’est une très belle langue. Quand nous parlons français, avec le mouvement des lèvres c’est comme si nous faisions des bisous».
«Il faut relever le défi…»
Côté business, pas de sentimentalisme. Godrej à recours à des méthodes de management japonaises pour améliorer la productivité, le point faible de l’Inde selon lui. Patriotique, le groupe n’a pourtant pas hésité à délocaliser au Vietnam, en Malaisie, en Indonésie et à Oman: «Certes on perd des emplois en Inde, mais les coûts de production, moins chers, profitent aux consommateurs», justifie-t-il. Et puis, la délocalisation ne serait pas un phénomène irréversible: «En Inde, les centres d’appel sont déjà en train de se déplacer aux Philippines car seulement 5 % de la population indienne possède un anglais courant. Il faut donc relever le défi de l’éducation.»
Son défi à lui, c’est de «faire de Godrej un grand groupe mondial.» Fervent défenseur de la mondialisation, il l’envisage comme une opportunité. Avec une population très jeune alors que la natalité chinoise a déjà décliné, il prédit un avenir radieux à l’Inde. Aux esprits chagrins qui pensent que la culture américaine va tout écraser, il réplique que «la culture globale va emprunter de partout et que la culture indienne, séculaire, va fortement contribuer au modèle global.»
En Inde, il y a des castes et on croit qu’un homme est défini par cette appartenance. Mais à Bombay, on apprécie les hommes pour ce qu’ils font.
Entre Bombay et Mumbai, il a choisi Bombay, «un nom qui correspond mieux à cette cité vibrante, très cosmopolite. La colonisation et le contact avec beaucoup de cultures nous ont rendus très ouverts, à l’est et à l’ouest. Et c’est encore plus vrai dans cette grande métropole qu’ailleurs.» Il est persuadé que cette ouverture est la clé du succès économique de la ville: «En Inde, il y a des castes et on croit qu’un homme est défini par cette appartenance. Mais à Bombay, on apprécie les hommes pour ce qu’ils font.»
Même les discriminations religieuses seraient moindres à Bombay. Intéressé par la religion, il dit la regarder comme une étape mais considère qu’elle ne doit jamais devenir trop dogmatique: «Je ne peux pas comprendre les fondamentalistes. Je suis humaniste par philosophie et cartésien. La religion Parsi ne contredit pas l’humanisme.»
Ni pour, ni contre les quotas…
La disparité qui s’accroît? «Il faudrait effectivement une distribution plus équitable mais vous seriez étonné par le prix exorbitant des locations et le nombre de téléviseurs dans les bidonvilles!». Il n’est ni pour, ni contre les quotas et s’agissant de la corruption, «la meilleure réponse, selon lui, viendra d’une plus grande libéralisation».
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