Une famille indienne s’attend naturellement à voir ses garçons aimer le cricket, tandis que les demoiselles rêvent de flirter avec un champion, le summum de la virilité. C’est que ce sport, introduit en Inde par les Britanniques au début du XVIIIe siècle, a réellement séduit les Indiens . Les Anglais ont depuis été mis à la porte, mais pas le cricket, devenu quasiment le sport national.
Financièrement, dans les média ou dans le cœur du public, aucun sport ne peut rivaliser. Il n’y en a que pour le cricket. Sur le site internet du journal Times of India, la rubrique « Cricket » est indépendante et chapeaute la rubrique « sport ».
Roi des médias
L’Oriental Cricket Club, le premier club indien, est fondé en 1 848 par la communauté Parsi de Mumbai. Aujourd’hui, le cricket s’est emparé de l’imagination indienne au point d’être devenu un des symboles de son identité. Pourtant, du temps de l’empire britannique, jouer au cricket était pour les Indiens une aventure en terre inconnue dans la vie des classes supérieures victoriennes.
Financièrement, dans les médias ou dans le cœur du public, aucun sport ne peut rivaliser
L’anthropologue indien Arjun Appadurai a étudié dans un livre* comment les média, notamment la radio et la presse en langue vernaculaire, ont imposé le cricket en le popularisant à une très grande échelle : « La presse publie alors biographies et schémas techniques qui vont rendre familier ce sport pourtant assez technique », explique-t-il. La télévision va parachever l’œuvre : « Avec ses nombreuses pauses et la concentration spatiale de son action, le cricket est particulièrement adapté pour la télévision. C’est d’ailleurs ce média qui a propulsé les joueurs de cricket au statut de stars. »
Il faut souligner aussi que le cricket est un des rares espaces dans la société, où on est jugé uniquement sur son talent. On fait peu de cas de la religion ou de la caste d’un joueur de cricket, s’il fait gagner l’équipe.
Argent et gloire
Le cricket est soumis à une intense commercialisation et les joueurs à une marchandisation plus importante chaque saison. Cela va de pair avec une gourmandise accrue de victoires de la part du public. L’extraordinaire popularité du cricket en Inde est clairement liée à un sentiment nationaliste très musclé, et les matchs entre l’Inde et le Pakistan sont des guerres nationales à peine déguisées.
Mumbai abrite, à deux pas du Brabourne Stadium, le « BCCI », le bureau de surveillance du cricket indien, qui assure chaque année la programmation de la saison ainsi que la sélection de l’équipe nationale et chapeaute les associations de cricket dans chaque état de l’Union indienne. Dans des locaux qui ne payent pas de mine, le staff permanent, composé de douze personnes, s’active.
Les droits des compétitions internationales se déroulant en Inde jusqu’en 2010 ont été vendus pour 12 millions de dollars
M. Seth, l’intendant principal du bureau, n’est pas peu fier : « Quand on travaille pour le BCCI, on représente l’Inde. » Il apprécie cette proximité privilégiée avec les joueurs. Il n’y a pas cinq minutes, il était, affirme-t-il en conversation téléphonique avec Sourav Ganguly, capitaine de l’équipe nationale de 2000 à 2005.
Vingt joueurs évoluent régulièrement en sélection nationale. Ces privilégiés sont à l’abri du besoin : certaines stars peuvent gagner environ 85 000 euros par an, et le BCCI couvre tous leurs frais de voyages et d’équipement. S’ajoute à cela l’argent des sponsors et des publicités, que gèrent leurs agents. Le BCCI fait partie des organisations sportives les plus riches au monde. Les droits concernant toutes les compétitions internationales qui vont se dérouler en Inde jusqu’en 2010 ont été vendus pour 612 millions de dollars. Nike a versé 43 millions de dollars pour être équipementier officiel jusqu’en 2010 et Air Sahara en a versé 70 pour s’afficher comme sponsor officiel. Cette liste de contrats juteux n’est pas exhaustive.
Le Brabourne Stadium, situé près de la gare Churchgate au sud de la ville, appartient au Cricket Club of India, une des équipes de Mumbai. On peut y lire, sur les couloirs tapissés de portraits des joueurs, l’histoire du cricket indien. On y trouve Kapil Dev, Sunil Gavaskar ou encore Sachin Tendulkar. Originaire de Mumbai, ce dernier est surnommé le « petit maître » car il est considéré comme un des meilleurs batteurs de tous les temps. De 1948 à 1972, le stade a accueilli les grands matchs internationaux. « Maintenant, il se contente de quelques matchs de gala et accueille l’équipe nationale pour des entraînements », explique M. Naik, le « responsable cricket » du stade.
Les bureaux du Cricket club of india donnent directement sur le stade. Quelques personnes d’un certain âge, en tenue sportive, se promènent dans les tribunes. Ce sont des passionnés nostalgiques. « Le cricket a changé. Il y a moins de charme. Avant, on jouait pour le plaisir, pour la gloire et pour le pays. Aujourd’hui, les joueurs ne sont motivés que par l’argent », regrette un supporter de la première heure. Décidément, le cricket n’en finit plus de changer.
* Après le colonialisme - Les conséquences culturelles de la globalisation, un livre de Arjun Appadurai.Règlement : Se batte jusqu’à la manche
Le cricket se joue à deux équipes de onze joueurs s’affrontant sur un terrain comportant deux « guichets », chacun protégé par un batteur. Les joueurs de chaque équipe s’efforcent de marquer des points en frappant une balle à l’aide d’une batte en bois, tandis que l’autre essaie de les mettre hors jeu.
Les équipes sont normalement composées de joueurs ayant des qualités complémentaires : certains sont plutôt de bons batteurs, d’autres plutôt des lanceurs, tandis que le gardien, placé derrière le guichet, avec un équipement de protection spécial, doit posséder des réflexes aiguisés.
La rencontre est divisée en manches. Les équipes jouent leurs manches consécutivement. L’équipe qui batte (qui attaque) doit marquer le plus grand nombre de points (runs). Celle qui défend tente de l’en empêcher en éliminant les batteurs adverses aussi vite que possible. Si les dix batteurs d’une équipe sont éliminés, la manche de cette équipe est alors terminée.
Portrait : Jehaan Parekh, 12 ans
Jehaan Parekh, 12 ans est élève à la Cathedral and John Connon School. Comme beaucoup de jeunes garçons, il rêve d’une place de batteur dans l’équipe nationale. Difficile d’expliquer une passion : « Tout ce que je sais, c’est que quand je prends la batte, je sens cette fébrilité avant de frapper la balle. J’aime aussi le fait que le cricket soit non seulement un sport physique, mais aussi un jeu mental. Ça me fascine. »
Son modèle, c’est Rahul Dravid : « Pas parce qu’il est le capitaine de l’équipe nationale mais parce que, pour moi, c’est un joueur complet avec des qualités de leader incontestable et qu’il sait garder une maîtrise totale de lui-même dans les situations tendues. »
Jehaan est persuadé que le cricket est plus une question de travail assidu que de talent, même s’il reconnaît qu’il en faut : « Par exemple, je sais que je dois perdre un peu de poids et qu’en m’entraînant sérieusement j’y arriverai. Je suis convaincu que si je travaille j’accomplirai mon rêve ».
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