« Jagdish Pundlik Dawale, le 22 octobre 2006 à Talegoan », ligne 1 003 d’une funèbre liste. L’organisation Vidarbha Jan Andolan Samiti (VJAS) répertorie sur internet tous les suicides des producteurs de coton. Depuis juin 2005, plus d’un millier d’entre eux ont mis fin à leurs jours à Vidharbha, région orientale de l’état du Maharashtra.
Une mauvaise récolte, ou une chute des cours, empêche de rembourser l’emprunt contracté en début de saison et pousse à en contracter un deuxième auprès d’un usurier pratiquant des taux d’intérêt pouvant aller jusqu’à 20 %. Pris dans une spirale d’emprunts qu’ils ne peuvent rembourser, les cotonniers se donnent la mort, le plus souvent en ingurgitant des pesticides.
Pris dans une spirale d’emprunts qu’ils ne peuvent rembourser, les cotonniers se donnent la mort
Anand Mohod, employé de la coopérative des producteurs de coton du Maharashtra (Maharashtra State Co-operative Cotton Growers) tente de minimiser la responsabilité des autorités : « Les producteurs de coton empruntent l’argent non seulement pour cultiver le coton mais aussi pour des raisons personnelles comme les mariages… Acculés, ils prétendent que le gouvernement est responsable de leur misère. » D’après Jaideep Hardikar, journaliste basé à Nagpur et qui couvre ce thème pour le India Together, « c’est oublier que l’agriculture, qui emploie les deux tiers de la population active, ne bénéficie que de 12 % des prêts bancaires du pays. »
Crise agraire
Au-delà du secteur cotonnier, c’est toute l’agriculture en Inde qui n’est plus rentable. La crise agraire s’explique par des coûts de production de plus en plus élevés, alors que les paysans sont toujours à la merci d’une mauvaise mousson, d’une invasion d’insectes ou d’une chute des cours sur le marché international. « Au Maharashtra, cultiver un hectare de coton coûte ainsi 11 000 roupies en moyenne (soit 200 euros), contre 5 000 roupies il y a dix ans. Même dans le meilleur scénario, le prix de revient est 20 % plus élevé que le prix de vente », observe Kishore Tiwari, de l’ONG Vidarbha Jana Andolan Samiti.
Pour ne rien arranger, l’État du Maharashtra a annulé son programme régional par lequel il s’engageait à acheter l’intégralité de la production cotonnière à prix fixe. Le plan « Cotton Monopoly Scheme » apportait la garantie d’un prix fixe aux fermiers et d’un prix raisonnable aux consommateurs mais l’État du Maharashtra, revenu sur ses engagements, fixe dorénavant les prix en fonction du marché. Or le coton américain subventionné qui arrive en Inde est beaucoup moins cher que celui produit localement. Déjà fortement fragilisés, les paysans qui attendaient en 2006 une revalorisation du prix d’achat au quintal à 2 700 roupies ont dû se contenter de 1900 roupies par quintal.
Avec des bouts de ficelle…
Suite à la pression des média, le gouvernement a commandité plusieurs études pour enquêter sur les causes de la crise. Dans le rapport « Suicides of Farmers in Maharashtra » remis en janvier 2006 au gouvernement, Srijit Mishra de l’Indira Gandhi Institute of Development Research (IGIDR), détaille la longue liste des problèmes : « La productivité est basse car la terre a été saturée d’engrais, l’irrigation est insuffisante, le prix pour les engrais double… » Mais Kishore Tiwari tranche : « Tous les rapports sont bons uniquement à jeter à la poubelle. Le gouvernement ne traite pas la crise agraire sérieusement. Il n’agit qu’en fonction de l’organisation mondiale du commerce. »
Une crise rurale
Comme si le malheur n’était pas suffisant, un autre rapport établit qu’ « en moyenne, un hôpital capable de traiter un cas d’empoisonnement se situe à plus de 20 kilomètres de distance. » La crise agraire s’est transformée en crise rurale (système de santé, éducation, chômage). Selon le chercheur Srijit Mishra, même les conséquences ne sont pas traitées de manière appropriée : « Les membres des familles, pour être éligibles à la compensation du gouvernement doivent remplir un très grand nombre de conditions… souvent sans succès. »
Une foule de rapports
Au moins 16 comités avec à leur tête des professeurs, des bureaucrates sont venus dans la région de Vidarbha et ont produit une foule de rapports. « Mais rien n’est encore sorti de tout cela », regrette le journaliste Jaideep Hardikar. Le rapport de la commission nationale pour les paysans (National Commission for Farmers) donne pourtant des pistes : « L’agriculture indienne aurait besoin d’une réforme en profondeur qui permettrait d’améliorer l’accès au crédit, de renforcer les systèmes d’irrigation, d’épauler les agriculteurs dans le choix et la gestion de leurs cultures et les inciterait à diversifier leurs sources de revenus. »
… et des gourous !
Confronté à cet inquiétant phénomène de masse, le gouvernement a lancé un plan d’aide de 170 milliards de roupies (environ 3 milliards d’euros) pour l’annulation des intérêts ou le rééchelonnement des dettes contractées. « C’est insuffisant puisque les cotonniers ne pourront pas contracter de nouvel emprunt pour engager la nouvelle saison », dénonce Kishore Tiwari. Et de poursuivre : « La seule solution pour stopper ces suicides c’est d’effacer les dettes et de remonter le prix de vente à 2 700 roupies. Au lieu de ça, le gouvernement a dépensé de l’argent pour faire venir des gourous qui ne comprennent rien à la crise agraire ! ».
La crise agraire s’est transformée en crise rurale : système de santé, éducation, chômage…
En effet, faute de mieux, les autorités ont mandaté des représentants de la fondation Art of living (art de vie) pour apprendre aux paysans des techniques de respiration et de méditation selon les enseignements du gourou Sri Sri Ravi Shankar. La réponse des paysans ne s’est pas fait attendre : « Nous avons faim. Donnez-nous de la nourriture et pas des sermons ! » Pendant ce temps, sur internet, la macabre liste continue d’égrener des noms.
> Article publié dans le magazine TEM Bombay, p30-31 (PDF)
Repères
- L’Inde est le troisième producteur de coton mondial. L’état du Maharashtra arrive en deuxième position dans la production nationale. Plus de trois millions de paysans travaillent dans le coton, en particulier dans les régions de Marathwada et Vidharbha.
- Si l’économie indienne est en pleine croissance (entre 8 % et 8,5 % attendus en 2007), le secteur agricole traverse, lui, une crise qui sévit particulièrement dans la production du coton, cultivé en Inde depuis plus de 3000 ans.
Sites internet (anglais)
- Blog de l’organisation Vidarbha Jan Andoloan Samiti (VJAS) : http://andolan.blogspot.com/
- Etude de l’Indira Gandhi Institute of Development Research (IGIDR) (anglais) : http://www.igidr.ac.in/suicide/suicide.htm
- Maharashtra State Co-operative Cotton Growers Marketing Federation Limited : http://www.mahacot.com
- Série d’articles d’India Together par Jaideep Hardikar : http://www.indiatogether.org/agriculture/suicides.htm
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